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MANUEL POMAR

PARCELLE 180 - ZONE ROSE

Titre : Qui aurait pu prédire …

Histoire :
Une tour molle, de guingois, qui penche comme si elle s'excusait d'exister encore. Elle est constituée de maisons, de poupées, de châteaux de princesses, d'un arbre à cabane : des jouets en plastique bon marché, aux couleurs acidulées, souvenirs d'enfance entassés puis fondus les uns aux autres jusqu'à ne former qu'un seul corps mou, affaissé, d'où émergent encore les fantômes de leurs formes premières.
Il y a d'abord le jeu : construire, empiler, tenter de faire tenir debout des maisons dérisoires. Comme si construire des cabanes nous intéressait encore. Comme si les châteaux n'étaient pas déjà faits de cendre. Comme le chantait Jimi Hendrix, ils finiront de toute façon par s'effondrer comme des châteaux de sable.
Puis quelque chose vient se déposer sur cette enfance, sans prévenir. Une angoisse qui n'a pas d'âge, ou qui les contient tous. Elle fait fondre l'enfance avec ce qu'elle porte de liberté, ce temps où, pour chacun d'entre nous, l'art existe encore sans justification.
Cette sculpture est aussi une peinture en volume. Ici, la sculpture se comporte comme une couleur qui aurait tenté de tenir debout sans jamais vraiment y parvenir. J'empile comme je pose des aplats. Je laisse couler comme je laisse une tache se répandre. Le motif décoratif — le jouet, le pastel, le joli — est retourné contre lui-même jusqu'à devenir une masse informe, le socle de sa propre ruine. Le geste tient de la cérémonie, je joue du décapeur thermique comme d’un encensoir que j'agite lentement au-dessus des maisons de poupées et des châteaux de princesses pour les faire fondre. Je regarde, fasciné, le plastique perdre sa forme, sa fonction, sa dignité. Puis je recouvre. Je plante des bougies dans l'amas encore fumant. La cire coule sur le plastique : fonte sur fonte, offrande sur catastrophe. Je ne sais plus si j'achève quelque chose ou si je tente de le ranimer.
« Qui aurait pu prédire », j’emprunte cette formule de notre Président, dans ce qu’elle a de littérale, parce que le temps de la métaphore pour moi est révolu. Irresponsable et provocateur il se joue de ses citoyens, pourtant, depuis le rapport Meadows en 1972, les alertes scientifiques s'accumulent, nous savons tous et lui plus encore …
Nous faisons fondre le vivant comme je fais fondre ces jouets. Nous accélérons l'effondrement de la biodiversité, des paysages, des conditions mêmes de nos existences. Nous persistons à croire au récit néolibéral qui promet à chacun qu'il pourra bâtir son propre château, à condition d'écraser son voisin à l’aune de son propre mérite. Nous sacrifions nos rêves d'enfants sur l'autel du consumérisme … Je suis en colère depuis longtemps, et cette colère traverse mon travail. Pourtant, mes pièces refusent le désespoir, elles restent paradoxales et jouent de l’attraction et de la répulsion, tout comme chacun, nous nous situons dans ce monde …

Technique - Matériel : Plastique, cire, dimension variable, depuis 2021.

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